La large victoire du parti d’extrême droite « Alternative pour l’Allemagne » (AfD) lors des élections régionales en Saxe-Anhalt constitue un revers pour le chancelier allemand Friedrich Merz et un avertissement pour les autres dirigeants européens, confrontés à la même combinaison de faible croissance économique et de discrédit des partis traditionnels.
L’AfD, qui a manqué de peu d’obtenir la majorité absolue au Parlement de Saxe-Anhalt dimanche, est devenue la principale incarnation de l’opposition au système politique fondé sur le consensus qui gouverne l’Allemagne depuis la Seconde Guerre mondiale.
Thorsten Frei, le chef du groupe parlementaire de l’Union chrétienne-démocrate (CDU) de Friedrich Merz, a qualifié ce résultat de « tournant » pour le pays.
Le chancelier, dont la cote de popularité a chuté à des niveaux historiquement bas dans un paysage politique de plus en plus polarisé, a été l’une des principales cibles du mécontentement des électeurs lié au coût de la vie, aux retraites et à la précarité économique.
Selon un sondage réalisé par Infratest dimap pour la chaîne de télévision publique ARD, 87% des électeurs de Saxe-Anhalt se sont dits mécontents du gouvernement de Friedrich Merz. Dans une autre enquête réalisée pour la chaîne ZDF, les trois quarts des personnes interrogées – dont près de la moitié des sympathisants de la CDU – ont estimé que le chancelier avait nui au résultat électoral du parti.
Dans ses premiers commentaires sur l’issue du scrutin, Friedrich Merz a déclaré lundi devant le bureau exécutif de la CDU que ce résultat ébranlait sa formation « dans ses fondements mêmes » tout en réitérant son refus de coopérer avec l’AfD, selon des propos rapportés par le quotidien Bild.
DES DISCUSSIONS « OUVERTES ET FRANCHES » À LA CDU
L’AfD a avancé que son succès en Saxe-Anhalt constituait une première étape vers une victoire aux élections fédérales prévues en 2029. Cependant, selon des sources de la CDU, aucune fronde interne contre Friedrich Merz ne s’est manifestée lors des réunions des instances du parti organisées lundi.
L’un des participants à ces réunions a fait état de discussion « ouvertes et franches », ajoutant : « Tout le monde sait que nous devons poursuivre notre politique. »
Si des partis d’extrême droite gouvernant déjà dans plusieurs pays européens, la meilleure performance jamais réalisée par l’AfD lors d’une élection régionale en Allemagne constitue un avertissement pour les autres membres de l’UE appelés à voter dans les prochains mois.
En France, où les instituts de sondage annoncent la candidate du Rassemblement national (RN) Marine Le Pen largement en tête du premier tour de l’élection présidentielle de 2027 (autour de 35%) et gagnante au second dans la plupart des configurations, le ministre de l’Economie Roland Lescure a qualifié de « signal très, très préoccupant » le résultat du scrutin allemand.
« Ça montre qu’on a un défi majeur face à une vague populiste qui est mondiale aujourd’hui et face à laquelle on doit résister, mais ce n’est pas facile », a-t-il déclaré sur RTL.
Le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, a pour sa part appelé sur X à « ouvrir grand les yeux sur la désespérance qui porte de telles idées et de tels partis au pouvoir ».
« Sans réponse à ce cri de colère lancé par les peuples d’Europe aux responsables politiques, le pire est inéluctable. Alors que s’ouvre en France un grand débat démocratique, c’est à cette colère que tous ceux qui refusent le poison de l’extrémisme doivent apporter une réponse d’urgence. C’est possible, mais c’est notre dernière chance », a-t-il ajouté.
OUVRIERS, HOMMES ET JEUNES VOTENT AFD
La Saxe-Anhalt, un Land essentiellement rural d’environ 2,1 millions d’habitants de l’ex-Allemagne de l’Est communiste, est l’un des plus petits États fédérés du pays. Elle a perdu environ un quart de sa population depuis la réunification allemande, en 1990.
Le résultat de dimanche s’explique en partie par des divisions jamais totalement résorbées entre l’Est et l’Ouest de l’Allemagne depuis lors.
La région a pourtant connu une reprise progressive au cours des dix à quinze dernières années après le choc de la réunification, qui avait provoqué l’effondrement d’une grande partie de son tissu industriel.
Le taux de chômage de 8% de la Saxe-Anhalt n’est ainsi guère supérieur à la moyenne nationale et elle a rebâti son industrie chimique tout en développant de nouveaux secteurs, tels que la logistique et les énergies vertes.
Les électeurs ont néanmoins ignoré les mises en garde des milieux économiques, des économistes et de Friedrich Merz faisant valoir qu’un vote en faveur de l’AfD, parti anti-immigration, risquait de compromettre des investissements étrangers indispensables et de décourager les travailleurs qualifiés dont le Land a cruellement besoin.
Dans un contexte de participation électorale exceptionnellement élevée, les ouvriers, les hommes et les jeunes ont massivement voté pour le parti d’extrême droite.
« TRÈS VISIBLE, BIEN PLUS EFFICACE »
Sous la conduite de son candidat Ulrich Siegmund, 35 ans, très présent sur TikTok et qui a attiré des milliers de personnes lors de meetings et rassemblements en promettant de « rétablir (la) bonne vieille Allemagne sûre », l’AfD de Saxe-Anhalt a balayé les critiques liées à son classement comme mouvement « extrémiste » par les services de sécurité intérieure.
« L’AfD est désormais une force politique très visible, bien plus efficace que les autres partis pour faire passer son message », estime Thorsten Faas, politologue à l’Université libre de Berlin.
« Et cela ne devrait pas changer à court terme, ce qui pose des défis très importants au gouvernement fédéral dans ses efforts pour présenter une image positive du pays et de son avenir », ajoute-t-il.
Peu d’options s’offrent désormais à Friedrich Merz, confronté à une crise profonde de la base industrielle allemande et engagé dans une bataille pour faire adopter des réformes des retraites particulièrement impopulaires dans l’est du pays.
L’annonce la semaine dernière par Volkswagen AG d’un vaste plan de restructuration susceptible d’entraîner la suppression de 50.000 emplois dans le monde et la fermeture d’importantes usines en Allemagne souligne la gravité de la situation à laquelle fait face la première économie européenne, qui peine à sortir de plusieurs années de stagnation.
Les coûts élevés de l’énergie, alimentés en partie par les guerres en Ukraine et en Iran, ont offert à l’AfD un angle d’attaque facile. L’argument du parti selon lequel le soutien allemand à Kyiv a inutilement provoqué Moscou et contribué à la hausse des prix du pétrole et du gaz a notamment rencontré un large écho.
« L’ENNEMI PUBLIC NUMÉRO UN »
Arrivé au pouvoir en 2025 avec la promesse de réformes ambitieuses pour relancer l’économie, Friedrich Merz a rompu avec des décennies de prudence budgétaire en promettant d’emprunter plusieurs centaines de milliards d’euros pour reconstruire une armée allemande affaiblie et moderniser les infrastructures.
Mais l’opinion publique, en particulier dans l’est de l’Allemagne, ne lui accorde guère de crédit pour ces projets qui n’ont jusqu’à présent produit que peu de résultats tangibles.
Selon le sondage Infratest dimap, les électeurs ont estimé à une large majorité que l’AfD était le parti le mieux placé pour répondre à leurs principales préoccupations en matière de difficultés sociales, de paix en Europe et de situation économique personnelle.
Eva von Angern, tête de liste du parti de gauche radicale Die Linke, avait exprimé avant le scrutin une certaine sympathie à l’égard du chancelier en déclarant qu’il n’était « pas responsable de tout ». Avant d’ajouter que Friedrich Merz était devenu « l’ennemi public numéro un » pour de nombreux électeurs.
« C’est la raison pour laquelle les gens ne veulent plus voter pour la CDU ni pour les autres partis établis », a-t-elle estimé.





