Une frappe de drone ayant endommagé deux méthaniers dans les eaux égyptiennes a ravivé les inquiétudes concernant la sécurité énergétique autour du canal de Suez et de l’oléoduc Sumed, une voie d’exportation essentielle pour le pétrole saoudien depuis le début du conflit avec l’Iran.
Alors que l’Iran et ses alliés houthis multiplient les attaques contre les navires transitant par le détroit d’Ormuz et celui de Bab el-Mandeb, le canal de Suez et l’oléoduc Sumed continuaient jusqu’à présent d’offrir une voie d’exportation relativement sûre vers le nord pour les cargaisons énergétiques saoudiennes en provenance de la mer Rouge.
Si aucune partie n’a revendiqué l’attaque de mercredi contre les navires dans le port égyptien de Damiette, situé sur un bras du delta du Nil, près de la Méditerranée, ni formulé de menace directe contre le canal de Suez, cet incident a renforcé les inquiétudes des marchés quant à la sécurité de cette route stratégique.
« Le passage par la mer Rouge, même via la route méditerranéenne plus longue, pourrait être compromis, ce qui mettrait en péril un approvisionnement pouvant atteindre cinq millions de barils de pétrole par jour, actuellement en mesure de contourner le détroit d’Ormuz », a déclaré Saul Kavonic, responsable de la recherche énergétique chez MST Marquee.
Pratiquement aucun pétrolier ne traverse désormais le détroit d’Ormuz, qui assurait auparavant le transit d’environ un cinquième des approvisionnements mondiaux en pétrole et en gaz naturel liquéfié.
Depuis le début du conflit, l’Arabie saoudite a redirigé l’essentiel de ses exportations vers la mer Rouge et son terminal de Yanbu. Toutefois, les menaces et attaques des Houthis enregistrées ces derniers jours ont dissuadé de nombreux pétroliers d’emprunter cette route.
Selon les données de Kpler, un volume croissant de pétrole saoudien, ainsi que d’autres cargaisons, remonte désormais la mer Rouge en direction du canal de Suez et de l’oléoduc Sumed.
Pour les clients asiatiques, cela implique un itinéraire plus long, contournant l’Afrique au lieu de passer par le golfe d’Aden.
Les chargements de pétrole brut via l’oléoduc Sumed, qui relie la mer Rouge au port méditerranéen de Sidi Kerir, sont passés de 19,52 millions de barils en avril à 28,79 millions en juillet, avant même la menace lancée le 20 juillet par les Houthis d’empêcher le pétrole saoudien de franchir Bab el-Mandeb.
Selon les données de suivi de MarineTraffic publiées jeudi, une trentaine de navires étaient au mouillage près de Port-Saïd, à l’extrémité méditerranéenne du canal, contre une vingtaine en début de semaine.
« Nous avons constaté une nette augmentation du nombre de pétroliers transportant du pétrole brut et du condensat vers le nord après leur chargement en mer Rouge », a indiqué George Morris, analyste chez Vortexa, attribuant cette évolution aux menaces des Houthis.
Le pétrole brut continue de circuler vers le sud via Bab el-Mandeb, mais les volumes ont été divisés par deux depuis le début du mois, selon Kpler. Environ 43 % des cargaisons quittant Yanbu empruntent désormais cette route, contre 81 % en juin.
Si de nombreux pétroliers évitent totalement le détroit de Bab el-Mandeb, certains, notamment des navires chinois, ont obtenu l’autorisation des Houthis de le franchir. Par ailleurs, un nombre croissant de navires désactivent leur système de suivi, selon George Morris.
Pour Aly Blakeway, responsable du GNL Atlantique chez S&P Global Energy, l’attaque de Damiette ne constitue pas, à ce stade, une menace directe pour le canal de Suez.
« Le marché n’anticipe pas de perturbation du canal à ce stade », a-t-il déclaré.
Malgré cette attaque, les prix du pétrole ont reculé jeudi, les investisseurs réagissant aux discussions irano-omanaises concernant le détroit d’Ormuz.
L’Autorité du canal de Suez n’a pas répondu dans l’immédiat aux sollicitations de Reuters.
Un acheminement de plus en plus long et incertain
L’Iran a menacé de bloquer les exportations énergétiques de la région, estimant qu’aucun pétrole ne devrait quitter le Moyen-Orient tant que les États-Unis entraveront les exportations iraniennes.
De leur côté, les Houthis ont annoncé un blocus de la navigation saoudienne, une mesure susceptible de viser tous les navires transportant du pétrole brut vers la Méditerranée après leur chargement à Yanbu.
Ils ont également démontré que la zone du canal de Suez est à portée de leurs drones et de leurs missiles, après plusieurs attaques dirigées contre Israël, même si la distance permet souvent leur interception.
Pour Martin Senior, responsable de la tarification du GNL chez Argus, cette situation pourrait suffire à faire grimper les coûts d’assurance.
« Les assureurs pourraient exiger des primes d’assurance contre les risques de guerre plus élevées pour les navires transitant par Suez, compte tenu du risque accru pesant sur les infrastructures maritimes et énergétiques de la région », a-t-il expliqué, tout en soulignant que l’Iran n’avait formulé aucune menace spécifique contre le canal.
Selon une source du secteur de la sécurité maritime, plusieurs compagnies maritimes réévaluent déjà leurs dispositifs de protection aux abords des ports méditerranéens égyptiens proches de Suez.
En Égypte, certains experts estiment toutefois que cette attaque ne remet pas en cause la sécurité du canal.
« Le canal est lourdement protégé et sécurisé 24 heures sur 24 », a assuré Wael Kaddour, ancien membre du conseil d’administration de l’Autorité du canal de Suez.
Avant même cette attaque, le pétrole du Moyen-Orient empruntait déjà des itinéraires de plus en plus longs, complexes et coûteux pour atteindre les marchés mondiaux.
« Les cargaisons en provenance de Yanbu représentaient environ 15 % des importations maritimes de pétrole brut et de condensat en Asie en juin. Une perturbation prolongée aurait donc des conséquences importantes pour les raffineurs asiatiques. Le passage par Suez plutôt que par Bab el-Mandeb double plus que les temps de trajet vers l’Asie du Nord-Est et retarde les livraisons d’environ un mois », a précisé George Morris.
Le transport de très grands volumes de pétrole via Suez reste également complexe. Les superpétroliers de type VLCC présentent un tirant d’eau trop important pour franchir le canal à pleine charge. Ils doivent donc décharger une partie de leur cargaison dans l’oléoduc Sumed avant de la recharger en Méditerranée.
Malgré ces contraintes, le trafic pétrolier pourrait encore progresser via Suez et Sumed. La semaine dernière, 1,4 million de barils par jour ont été expédiés depuis le terminal de Sidi Kerir, contre un record hebdomadaire de 2,1 millions de barils par jour et une capacité maximale de 2,5 millions de barils par jour.
George Morris indique qu’une dizaine de VLCC devraient charger à Sidi Kerir dans les prochaines semaines, principalement à destination des raffineries asiatiques.
Cette capacité, conjuguée aux incertitudes persistantes autour des détroits d’Ormuz et de Bab el-Mandeb, confirme le rôle stratégique que pourrait jouer le canal de Suez dans la crise actuelle.
« Une attaque n’importe où dans la région du canal entraînerait une forte hausse des primes d’assurance contre les risques de guerre et modifierait profondément l’évaluation du niveau de sécurité de la zone », a estimé Corey Ranslem, PDG du groupe de sécurité maritime Dryad Global.
« Une perturbation du canal de Suez aurait un impact presque immédiat sur les prix. L’allongement des trajets et la hausse des coûts du fret alimenteraient rapidement les pressions inflationnistes ressenties par les consommateurs », a conclu Matthew Wright, analyste principal du fret chez Kpler.
CTV et Reuters





